Fukushima : Le retour d’expérience

 

Rappelons la chronologie des faits. Le Japon a été frappé le 11 mars 2011 par un séisme de force 9, donc parmi les plus forts enregistrés à ce jour dans le monde, et suivi d’un raz de marée d’une ampleur exceptionnelle. Un barrage a cédé ; les bateaux, trains, avions, automobiles ont été balayés comme des fétus de paille. Nous avons vu des raffineries en feu, des canalisations de gaz éventrées. Je m’étonne d’ailleurs que les écologistes n’aient pas immédiatement demandé que l’on vide instantanément tous les barrages de la planète, que l’on stoppe tout transport aérien, maritime, fluvial, routier et ferroviaire, que l'on gèle toute exploitation d’hydrocarbures, au nom du principe de précaution. Car le bilan est effroyable : 26 000 morts.

On évoque le chiffre de 270 milliards de dollars de dégâts mais il augmentera sans doute. En termes de pollution, nous avons tous vu les centaines de milliers de tonnes de débris dériver dans le Pacifique et rejoindre soit les côtes américaines soit le « tourbillon de déchets » du Pacifique. Cela va durer des années.

Revenons à Fukushima. A l’instant du tremblement de terre, les barres de commande et de sécurité des réacteurs en activité ont arrêté immédiatement les réactions de fission. Dans le même instant, les diesels de secours se sont mis en route automatiquement pour alimenter en électricité et assurer le refroidissement.

Malheureusement, 55 minutes après, le tsunami est arrivé et les diesels se sont arrêtés. En revanche, la centrale d’Onagawa, beaucoup plus proche de l’épicentre du séisme mais située légèrement plus en hauteur, n’a pas connu les mêmes problèmes. Il aurait suffi d’installer les diesels de secours en hauteur, à l’abri d’une vague géante, pour que tous ces accidents, dus à un arrêt du refroidissement des combustibles,  n’arrivent pas ! Ceci doit servir de leçon dans le monde entier !

L'électricité ayant disparu, il faut imaginer les ingénieurs et techniciens travaillant dans l'obscurité, n'ayant plus que leurs torches électriques pour suivre l'évolution des réacteurs ! Et travaillant dans l'angoisse de ne pas savoir si leurs proches avaient survécu au séisme et au tsunami car tout moyen de communication avait été coupé.

Après 2 jours de flottement au cours desquels l’exploitant Tepco a hésité à refroidir les réacteurs à l’eau de mer car ils auraient été inutilisables par la suite, cette société a tout fait pour tenter de maîtriser la situation.

Un an a passé

On ne peut être qu’admiratif devant le travail déjà accompli par les Japonais dans tout le pays. A Fukushima, les réacteurs sont maintenant refroidis ; les cœurs qui, certes, ont fondu, n’ont pas (et de loin) percé l’enceinte de confinement qui a donc parfaitement rempli son rôle. Même si les ingénieurs de la centrale avaient été conduits au début à relâcher des rejets gazeux radioactifs, ils ont toujours maîtrisé la situation. Ce n’est pas comme à Tchernobyl où une effroyable explosion chimique a rejeté des quantités énormes de radioactivité.

Les explosions à Fukushima, suivies en direct sur les télévisions du monde entier, et qui ont donc frappé les esprits, étaient des explosions d’hydrogène liées au fait que ce gaz explosif s’était accumulé sous le plafond de tôles. S’il avait été prévu de le relâcher au lieu de le laisser s’accumuler, ces explosions n’auraient pas eu lieu. Ce genre de toit n’existe pas sur nos réacteurs qui ne sont pas du même type.

Abordons un sujet tabou dans les médias ! Pour l’instant, ces accidents n’ont provoqué aucun décès dû à l’irradiation ou la contamination radioactive. Seize techniciens ont toutefois reçu des doses qui sont susceptibles de déclencher un cancer dans les décennies qui viennent. Quant aux populations concernées, les doses maximales reçues sont trop faibles, fort heureusement, pour qu’il y ait une conséquence quelconque sur le plan de la santé.

Il n’y a aucune raison sanitaire pour empêcher les populations japonaises de réintégrer leurs territoires dès lors que l’excès de dose d’irradiation constaté (25 mSv/an au maximum) est inférieur d’un facteur 10 aux doses naturelles mesurées dans certaines régions du globe où vivent sans problème des populations depuis des siècles (certaines zones au Brésil ou en Inde atteignent 260 mSv/an).

Le monde entier a été sous le coup de l’émotion. Si cette émotion citoyenne est légitime, on peut s'interroger sur la responsabilité de certains dirigeants politiques européens, comme la chancelière allemande, prenant des décisions à chaud sans se donner le temps de la réflexion. La position française, reprise ensuite par l’Europe, d’engager des audits des centrales par des autorités compétentes et indépendantes était la solution la plus sage.

Ces audits permettent de tirer les enseignements des derniers accidents en termes de sûreté pour tous les réacteurs de la planète – et pas seulement les nôtres ! Des mesures sont à prendre pour améliorer une sûreté déjà exceptionnelle et cela même si le coût en est très élevé (tout en sachant que l’impact sur le coût du kWh sera faible). Que l'accident japonais ait eu lieu dans des conditions naturelles exceptionnelles ne peut pas être une excuse pour ne pas resserrer partout les conditions de la sûreté. Il ne peut y avoir de nucléaire low-cost.

La planète peut-elle sortir du nucléaire ?

La planète n’a pas les moyens dans l’avenir de s’affranchir d’une source d’énergie, quelle qu’elle soit, Tous les scénarios montrent que nous allons manquer d’énergie à l’horizon 2050, même si nous couvrons la terre d'éoliennes et de parcs solaires, même si nous conservons par obligation une part non négligeable de combustibles fossiles et même si nous faisons des efforts drastiques pour économiser l’énergie.

Aujourd’hui, 435 réacteurs sont en activité dans le monde, 46 en construction (dont 26 en Chine, les autres principalement en Russie et en Inde). Une vingtaine de modèles de réacteurs de IIIe génération, conçus par plusieurs pays dont la Chine, la Corée du Sud, la France, le Japon, la Russie et les USA, sont en démonstration ou en construction dans le monde. La Chine est en train de signer un accord de coopération avec la France pour développer un dérivé de l’Atmea 1, réacteur de IIIe génération de 1000 MW.

Fin 2011, 40 pays envisagent d’avoir recours à l’énergie nucléaire dans les années qui viennent. Le 10 février 2012, seize pays de l’Union Européenne viennent de réaffirmer leur attachement au nucléaire dans leur mix énergétique

Aux États-Unis, toujours en février 2012, la Société Southern Nuclear vient de se voir autoriser l'achèvement de construction des réacteurs 3 et 4 de Vogtle. Ce seront les premiers réacteurs nucléaires à entrer en service aux États-Unis, en 2016, depuis l'inauguration de la centrale de River Bend, en Louisiane, en 1986. En Espagne, on vient de prolonger de 5 ans la durée de vie de la plus vieille centrale, 41 ans cette année. La Suisse vient également (début mars 2012) de prolonger la durée de vie de ses centrales. Le Royaume-Uni est en train de concrétiser un projet de construction de plusieurs EPR sur son sol.

Même si le gouvernement japonais vient de dire qu'il comptait arrêter tous ses réacteurs face aux manifestations, nous faisons ici le pari que sur le moyen terme il ne pourra tenir cette position ! La politique énergétique nippone ne pourra être réorientée de fond en comble, surtout dans un contexte de besoins gigantesques de reconstruction après le tsunami du 11 mars 2011.

Dans ce contexte, la France se doit de continuer de jouer un rôle prépondérant. L’industrie française est la seule à avoir continué, ces dernières décennies, à construire des centrales. C’est donc celle qui a le meilleur retour d’expérience, ce qui est primordial dans ce domaine où, plus que jamais, la sûreté doit être privilégiée.

(*) Jacques Foos est co-auteur du livre « Peut-on sortir du nucléaire ? » (éditions Hermann - oct 2011 - 270 p.)